|
Le jour où j'ai cessé de vouloir |
|
Mardi, 15 Septembre 2009 14:09 |
LE JOUR OU J'AI CESSÉ DE VOULOIR. IL FALLAIT SE RENDRE À L'ÉVIDENCE : IL ÉTAIT PLUS FORT QUE MOI.
Plus rapide et plus précis, plus puissant et plus régulier. Il me mettait une pression telle que je ne pouvais jamais reprendre mon souffle. Pourtant j'avais envie de gagner; je le voulais de toutes mes forces. Je me concentrais sur mes coups, sur mon placement, sur ma tactique, tout en moi était l'expression d'une volonté farouche de l'emporter. Non loin de là (c'était pendant la campagne pour les européennes), on pouvait lire sur une affiche de l'UMP : "Quand l'Europe veut, l'Europe peut". Oui c'est bien connu : il suffit de vouloir pour pouvoir ! Mais je n'avais alors sur le court de tennis, ni cette ironie ni cette distance. J'incarnais l'impasse même du volontarisme : plus je voulais gagner, plus je perdais, plus je sentais le doute me mordre le corps et l'âme. J'étais comme un homme sous l'eau, chahuté par des courants contraires et le fracas des vagues se brisant au dessus de lui : il va se noyer parce qu'il veut à tout prix retrouver l'air libre et se débat comme un diable pour y parvenir au plus vite. Il est incapable d'accepter, de dire oui, même une seconde à ce qui lui arrive cette seconde qui pourrait lui permettre de repérer l'endroit où l'eau s'éclaircit et de savoir dans quelle direction produire son effort, cette seconde d'acceptation, cette seconde "stoîcienne" qui qui pourrait le sauver.
Jusqu'au moment où quelque chose s'est produit, quelque chose que je n'ai pas décidé. Soudain, en effet, j'ai cessé de vouloir. Je me suis à jouer pour le plaisir, à aimer le pouvoir qu'avait chaque point, gagné ou perdu, de me faire vivre un instant de vie pleine et intense, à aimer le soleil, la matière synthétique du court ou s'enfonçaient mes semelles, le son de chaque balle échangée, et même la petite douleur dans mon dos lorsque je servais. Mes gestes ont été gagnés par une fluidité, une amplitude nouvelle. J'ai cessé de cogner chaque balle comme si je lui en voulais, j'ai cessé de "me battre", et tout c'est inversé. Il a commencé à faire des fautes, comme s'il était troublé de ne plus pouvoir prendre appui sur ma volonté bornée de gagner. De ne plus vouloir, j'avais l'impression de voler. De me promener, que rien ne pouvait m'arriver? Et j'ai gagné. Je venais d'expérimenter les vertus du fameux lâcher-prise, d'éprouver le paradoxe même de la volonté : trop de volonté tue la volonté. Je ne m'étais en effet remis à "vouloir" que quelques points avant la fin du match. J'avais voulu moins, mais mieux. Dire qu'il faut parfois savoir lâcher-prise, cesser de vouloir pour vouloir plus efficacement, ne rime pas à grand chose : vouloir lâcher-prise c'est encore... vouloir. Un patient sur le divan de même "doit" cesser de vouloir maitriser son discours, être capable de se laisser allerà une parole libre pour qu'elle devienne enfin signifiante, mais s'il en "veut" trop, encore une fois, il n'y parviendra pas. Que faut-il alors conseiller aux tennismen et aux analysants; que faut-il donc dire aux hommes? Je n'ai pas de réponse mais au moins, j'ai gagné mon match. Charles Pépin Philosophe
|